Aujourd’hui, je voudrais partager avec vous un témoignage tout personnel : comment je vis de voyager seule, en tant que jeune femme, au Japon. Vous savez sans doute que le Japon est l’un des pays les plus sûrs au monde. Ainsi, c’est une destination idéale pour les voyageuses en solo, surtout quand on débute ! En tant que touriste, je m’y suis toujours sentie en grande sécurité. Cependant, depuis six mois que j’y vis à plein temps, je fais l’expérience d’une autre réalité : la profonde misogynie de la société japonaise.

Je me suis toujours sentie en parfaite sécurité au Japon

La sérénité, un prérequis pour apprécier mes voyages

Quand je pars seule, je suis toujours très attentive au critère de la sécurité. En effet, en étant loin de chez soi et de ses repères, tout voyageur se place forcément en situation de vulnérabilité. Et, dans de nombreux pays, celle-ci est exacerbée par le statut de femme… C’est quelque chose que j’ai notamment expérimenté en voyageant en Inde avec ma sœur. Même si j’aime évidemment partir à l’aventure, la sérénité est pour moi un critère indispensable pour apprécier mon voyage. Je cherche souvent à sortir de ma zone de confort, mais jamais à voyager la peur au ventre.

J'ai beaucoup de plaisir à voyager seule au Japon. De tous les les pays que j'ai visités, c'est de loin celui où je me sens le plus en sécurité, en tant que voyageuse comme en tant que femme.
J’ai beaucoup de plaisir à voyager seule au Japon. De tous les les pays que j’ai visités, c’est de loin celui où je me sens le plus en sécurité, en tant que voyageuse comme en tant que femme.

Le Japon m’apporte la tranquillité nécessaire à l’improvisation

Au Japon, en tant que touriste, j’ai très facilement trouvé cet équilibre : un profond dépaysement, mais un grand sentiment de sécurité. Je ne peux qu’apprécier la quasi-absence de criminalité, qui fait qu’on peut laisser son vélo non attaché des journées entières, ou oublier son porte-feuille n’importe où et le retrouver des heures plus tard. Tous les voyageurs, hommes ou femmes, font cette même expérience au Japon. La docilité de la société japonaise procure un sentiment de sécurité et de tranquillité extrêmement reposant ! Le risque, c’est plutôt d’avoir un choc en rentrant en France 😉

Au Japon, la criminalité est tellement faible que presque tout le monde dort dans les transports en commun, et notamment les trains. Personne n'a peur de se faire voler son sac... Quant à moi, ça me change du Transsibérien et des trains au Rajasthan !
Au Japon, la criminalité est tellement faible que presque tout le monde dort dans les transports en commun, et notamment les trains. Personne n’a peur de se faire voler son sac… Quant à moi, ça me change du Transsibérien et des trains au Rajasthan !

C’est notamment cette tranquillité d’esprit qui me fait revenir, encore et encore, au Japon. Au point que, pour mon troisième voyage nippon, je n’ai pas hésité à me procurer un visa vacances-travail pour séjourner un an dans le pays. Après les dix semaines que j’ai passées à parcourir en train la Russie, la Mongolie et la Chine, j’ai vécu mon arrivée au Japon comme un retour au port. Ici, j’éprouve une sérénité qui me permet de voyager à un rythme différent. En effet, le sentiment de sécurité que je ressens au Japon me permet, notamment, de beaucoup plus improviser mes voyages.

Mais en vivant sur place, je fais l’expérience d’une profonde misogynie

La pression exercée sur les femmes japonaises, et notamment le rapport que la société a avec leur corps, ne se voient pas au premier regard. En tant que touriste, je n'avais pas conscience des nombreux détails qui me sautent maintenant aux yeux.
La pression exercée sur les femmes japonaises, et notamment le rapport que la société a avec leur corps, ne se voient pas au premier regard. En tant que touriste, je n’avais pas conscience des nombreux détails qui me sautent maintenant aux yeux.

Maintenant que je vis au Japon depuis six mois et que je commence à mieux maîtriser la langue, je fais cependant l’expérience d’une misogynie très solidement ancrée. Cela est notamment dû au fait que je me suis insérée dans la société japonaise en y travaillant. Perdant ainsi le statut de simple touriste, j’ai commencé à faire l’expérience des diverses pressions que la société japonaise exerce sur ses membres, et en particulier sur les femmes.

Au travail, on me rappelait constamment à mon sexe

Dans mon quotidien, au travail comme à la résidence où j’ai vécu, j’ai pu constater à quel point tout était genré. C’était une accumulation de petits détails, comme partout ailleurs… Par exemple, les tâches différenciées au travail : le matin, pendant que les garçons remplissaient les stocks de chaussures de ski et de snowboards, les filles pliaient les vêtements à louer. Le soir, au moment d’inscrire nos horaires sur la fiche qui nous servait de pointeuse, on mettait d’un côté les fiches des garçons, et de l’autre celles des filles. Deux tas de feuilles pudiquement espacés de six ou huit mètres, comme s’ils craignaient qu’on ne se frotte les uns aux autres en allant les récupérer. Il n’y avait aucune raison logique ou objective pour séparer les fiches des filles et des garçons : c’était juste une habitude, un pur réflexe de séparation des sexes.

Qu'on ne s'y trompe pas : je ne prétends pas que la société française n'est pas genrée. Mais au Japon, la différenciation des sexes me semble avoir un caractère encore plus systémique et, de mon vécu, oppressant. Exemple très concret : la séparation des garçons et des filles dans de nombreux collèges et lycées. Et pas question pour ces demoiselles de déroger à la jupette réglementaire...
Qu’on ne s’y trompe pas : je ne prétends pas que la société française n’est pas genrée. Mais au Japon, la différenciation des sexes me semble avoir un caractère encore plus systémique et, de mon vécu, oppressant. Exemple très concret : la séparation des garçons et des filles dans de nombreux collèges et lycées. Et pas question pour ces demoiselles de déroger à la jupette réglementaire…

“Marion, tu devrais remettre ton pull”

Mais ce qui m’a le plus frappée, et surtout le plus agressée, c’est la façon dont tout le monde semblait soudain se mêler de mon corps. Jamais, depuis mon voyage en Inde, je n’avais ressenti une telle censure sur ma façon de m’habiller. C’étaient avant tout des remarques de mes collègues, souvent bienveillantes, garçons comme filles. “Marion, tu ne peux pas rester en débardeur. C’est trop sexy.” Sexy, un débardeur de sport à grosses bretelles, même pas décolleté ?? La première fois, j’ai cru que c’était une blague. Je vous jure, j’ai ri – juste avant de piger.

J’ai donc fini par comprendre qu’au Japon les femmes doivent éviter de montrer leurs cuisses, leurs épaules, et même leurs clavicules. Je ne vous parle même pas de décolleté… “Mais pourtant, on en voit tout le temps, des nanas avec des mini-shorts et des décolletés plongeants !” me direz-vous. Oui, à Tokyo, peut-être… Et bien sûr, partout dans les médias. Mais pas dans la bourgade de montagne où j’ai bossé, je vous le garantis. Et puis, on ne sait pas forcément ce qui se chuchote dans le dos de ces jeunes femmes en mini-jupe… C’est aussi là que le fait de parler la langue change tout : aujourd’hui, j’entends des remarques qui m’échappaient complètement quand j’étais une simple touriste.

Histoire de la jupe

Il y a cette amie australienne qui, à dix-sept ans, se balade dans les rues d’une petite ville de la province japonaise. Elle y fait un échange scolaire pour quelques mois. Cet après-midi là, elle porte une jupe qui lui arrive juste aux genoux, avec un short en-dessous (car, justement, elle est au Japon – en Australie, elle n’en met pas). Par-dessus la jupe, un sweat-shirt noué à la taille, me précise-t-elle.

Il est 14h et, dans un bâtiment commercial désert, elle monte les escaliers. Derrière elle, elle entend un “clic” bien reconnaissable. Elle se retourne. Un gringalet à lunettes, le cheveu tombant, baisse la tête pour éviter son regard. Sur son écran, la photo du short de mon amie, prise directement sous sa jupe.

“Qu’est-ce que vous foutez ??” s’exclame-t-elle, car elle parle très bien japonais, mais n’a pas été éduquée à penser que ce qu’il se passe est normal.

C’est une réaction inattendue pour notre amateur de photographie. Il panique, la dépasse et se met à monter les escaliers en courant. Elle le suit. Ils courent tous les deux comme des dératés, montent, un, deux, quatre, six étages peut-être. Quand il n’y a plus de marches, ils débouchent sur le toit, soufflant tous les deux comme des aspirateurs crevés. Tout en montant, elle a pris soin de sortir son téléphone de sa poche et d’ouvrir l’appareil photo. Elle est prête.

Acculé, le maigrichon se retourne, les yeux déjà sur la porte des escaliers. Elle lui barre le passage, brandit son téléphone et prend de lui une photo floue, presque anonyme. Elle hurle : “je vais montrer ça aux flics, enflure !!” La colère. La rage, qui teinte encore ses mots alors qu’elle me raconte les faits, presque deux ans après.

Le mec s’enfuit et elle ne le rattrape pas. Accompagnée de son hôte, une mère de famille japonaise qui parle anglais, elle se rend au commissariat le jour-même. Dans la salle d’attente, celle-ci lui raconte que, dans le train local qui l’amenait à son examen d’entrée au collège, un homme a touché son corps, sous la jupe réglementaire de l’uniforme. Elle était pétrifiée et n’a pas crié. Elle est allée à son examen et s’est plantée. Puis elle n’a rien dit à personne.

Les inspecteurs jettent un œil à la photo du gars et ne semblent pas en faire grand cas. Ils lui font répéter son histoire trois fois, à trois personnes différentes. C’est comme s’ils cherchaient à vérifier qu’elle ne se contredit pas, à détecter un mensonge dans ses paroles. Le témoignage vire presque à l’interrogatoire. Mon amie est lassée, épuisée, agacée. Elle n’en peut plus de répéter les mêmes mots, en anglais, en japonais.

Puis, enfin, le sermon. Retour dans le bureau du premier inspecteur. Mais pourquoi se baladait-elle seule en ville, à son âge ? (“Il était quatorze heures !” me répète-t-elle, exaspérée.) Ce n’est pas très prudent ! Et en jupe, en plus. A quoi pensait-elle donc ? Bon. Au revoir Mesdames.

Il n’y a pas eu de suites.

Il y a une chose qui me défrise complètement et qui fait que j'ai de plus en plus de mal à lire des mangas : la sur-représentation de lycéennes (voir collégiennes) aux gros seins moulés dans leur uniforme. Quand on ne voit pas leur culotte sous leur micro-jupe qui s'envole opportunément... Je n'en peux plus de voir le corps des petites filles ainsi érotisé jusque sur les paquets de biscuits.
Il y a une chose qui me défrise complètement et qui fait que j’ai de plus en plus de mal à lire des mangas : la sur-représentation de lycéennes (voire collégiennes) aux gros seins moulés dans leur uniforme. Quand on ne voit pas leur culotte sous leur micro-jupe qui s’envole opportunément… Je n’en peux plus de voir le corps des petites filles ainsi érotisé jusque sur les paquets de biscuits.

Cette anecdote, me direz-vous, aurait pu se dérouler n’importe où dans le monde. Mais ce n’est pas pour rien qu’il est impossible de désactiver le bruit de l’appareil photo sur les téléphones japonais. C’est une loi. Car on parle d’un pays où des hommes adultes se font un hobby de prendre en photo les culottes des jeunes, voire des petites filles, sous leurs jupes. Et ça, ce n’est pas anecdotique. Le Japon a un véritable problème avec le rapport que la société a au corps des femmes, et en particulier des enfants. Il y a dans les médias une véritable banalisation du viol et de la pédophilie qui, quand on en prend conscience, est simplement glaçante. Et, paradoxalement, un énorme tabou autour de ces questions qui empêche les choses de bouger.

Une pression que je ne ressentais pas en tant que touriste

Je viens de vous parler de ce qui constitue, selon moi, l’un des aspects les plus noirs de la société japonaise. Personnellement, j’ai des difficultés à me réconcilier avec ce côté d’un pays que j’aime pourtant sincèrement. Avec ces quelques exemples, je vous dresse donc un portrait très subjectif de la posture de femme au Japon. Je n’ai pas la prétention d’écrire une analyse sociologique, mais je voulais tout de même vous parler de cette pression insidieuse que je ressens depuis que je vis vraiment sur place.

Malgré tout, le bilan de mon expérience reste positif : je me sens toujours plus en sécurité ici que dans la plupart des pays où j’ai vécu ! D’autant plus qu’en tant que touriste je n’ai jamais ressenti la moindre pression. Je me baladais décolleté au vent et cuisses à l’air, sans jamais me sentir en danger… Et j’espère arriver à retrouver cette insouciance, même si pour l’instant je me sens un peu échaudée par les remarques de mes anciens collègues. La pression est avant tout dans les têtes, et je sens qu’elle est entrée dans la mienne, tandis que le danger concret reste infime par rapport à de nombreux autres pays.

Conclusion : Mesdames, allez au Japon sans crainte, mais sans naïveté !

Je continue de penser que le Japon est l’un des pays au monde où il est le plus facile et le plus sécurisant de voyager en tant que femme seule. Cependant, avec cet article, je souhaitais faire un compte-rendu sincère et authentique de mon vécu. C’est pourquoi j’ai voulu souligner cette misogynie qui, sur le long terme, commence à me peser… Mais qui, selon moi, ne devrait pas vous retenir de visiter ce fascinant pays. Car le Japon, bien heureusement, a mille autres choses à offrir !

Cet article a 12 commentaires

  1. Alice

    C’est assez glaçant… Merci pour cette analyse et ce retour d’expérience !

    1. Marion

      Avec plaisir… Cet article m’est venu spontanément, car je ne pouvais pas continuer à vous parler du Japon toutes les semaines sans aborder ce sujet qui me touche tout personnellement ! J’espère que j’ai réussi à ne pas dresser un portrait trop manichéen. Toute expérience a sa part d’ombre…

  2. Hildegard

    J’éprouve le même malaise que toi par rapport aux mangas.
    Pour le code vestimentaire, je pensais la femme japonaise plus émancipée !
    Bon, en même temps, on est pas si dépaysé, notre pays a encore beaucoup de chemin à faire contre la misogynie, dans les foyers,l’éducation des petits,les études, l’accès à certains postes, la représentation politique, artistique,cultuelle, les violences faites aux femmes, etc, etc…
    Je suis toujours sidérée de voir sur la route que la quasi totalité des couples a intégré que ”c’est l’homme qui conduit” , du machisme archaïque et bien ancré qui m’agace au plus haut point !
    C’est d’abord nous les filles qui devont refuser ces carcans. Hardi!

    1. Marion

      Montjoie ! Saint-Denis ! Que je trépasse si je faiblis !!
      😉
      Blague à part, je suis parfaitement d’accord avec toi : la France aussi a du chemin à faire. Mais dans cet article, j’ai voulu témoigner sur le fait que je ressens cette pression de façon bien plus aiguë au Japon… Peut-être tout simplement parce que, dans ma propre société, il y a encore plein de choses que j’ai du mal à voir à cause de l’habitude ? Toujours est-il qu’au Japon j’ai carrément l’impression qu’ils ont une, voire deux générations de retard sur certains trucs. Des fois, on se croirait dans les années 50…
      Mais, encore une fois, je cherche avant tout à faire ressortir un paradoxe : malgré cet aspect ultra-archaïque de la société japonaise, je continue à penser que c’est un pays très très confortable pour voyager en tant que femme seule. Loin de moi l’idée de décourager qui que ce soit de venir au Japon, car ce serait se priver d’un grand bonheur !

  3. Criquelecroc

    En étant poche de la nature dans les choix woofing cela doit atténuer ce regard sur les genre puisque le féminin est partout…
    Les jupettes des mangas sont petites pour creer une dialectique avec les grands yeux des personnages.

    1. Marion

      C’est vrai qu’en wwoofing j’ai beaucoup moins eu ce problème, mais c’était souvent dû au fait que je n’étais pas dans un environnement mixte (par exemple quand je voyageais avec mon amie Margot, on ne risquait pas de nous donner des tâches différentes à cause de notre genre).
      Mais, malheureusement, en séjournant dans des familles, je retrouve cette discrimination par sexe… :/

  4. Chlo

    Merci pour cet article encore une fois très intéressant ! C’est vrai que c’est un aspect du Japon qu’on ne soupçonne pas forcément aux premiers abords. Un véritable pays de paradoxes, entre modernité et archaïsme… Bon courage ma chérie et gros bisous <3

    1. Marion

      C’est exactement ça : chez beaucoup de Français, le Japon évoque l’hyper-modernité, mais on ne voit pas tout de suite que les mœurs, elles, sont plus que datées…

  5. Crapulax

    Ça change cet article, très ben écrit.
    Malheureusement je crois que Maman a raison, il y a encore énormément de mysoginie en France, sauf qu’on évolue dans des milieus ou elle est moins présente ou plutôt moins apparente. Comme Maman, je suis exaspéré par les maris au volant !
    Sans jamais y être allé, je remarque la même chose dans la culture du Japon. Il y a beaucoup d’oeuvres (mangas, animés) que j’affectionne qui sont teintés de cette mysoginie. Même les films de Miyasaki, qui se veut présenter des figures de “femmes fortes” dans ses films, fait le plus souvent appaître ses personages féminins soit comme des jeunes filles innocentes et fragiles, soit comme des femmes solides mais bien cernées dans leur rôle de matronne, soit comme des grand-mères. :-/
    Comme tu le dis si bien, les presssions c’est dans la tête, même si l’injustice est bien réelle. J’espère que tu retrouveras bientôt confiance et insouciance 🙂
    Bisous

    1. Marion

      Merci pour le compliment !
      Bien d’accord concernant Miyazaki… J’adore l’esthétique de ses films, la musique et beaucoup des messages qu’il fait passer (notamment sur le respect de la nature, l’amitié…) mais il est très révélateur de cette grande misogynie. Sans parler du rapport à la pédophilie… J’ai récemment vu “Porco Rosso” pour la première fois et j’ai été effarée d’y entendre les allusions répétées au corps de l’héroïne adolescente. Presque tous les hommes adultes veulent coucher avec elle !

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